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Leon Fleisher nous a quittés

Décédé à l’âge de quatre-vingt-douze ans le dimanche 2 août dernier à Baltimore, le pianiste Leon Fleisher laissera le souvenir d’un musicien d’exception à plus d’un titre.

Né en 1928 à San Francisco, d’un père russe et d’une mère polonaise, Leon Fleisher a connu des débuts fulgurants. A quatre ans il commençait le piano ; à neuf ans il partait étudier pour dix années avec Artur Schnabel sur l’insistance de Pierre Monteux et d’Alfred Hertz qui réussirent à convaincre le grand pianiste d’enseigner exceptionnellement à un enfant ; à seize ans il jouait le premier concerto de Brahms avec Monteux à Carnegie Hall ; à vingt-trois ans il remportait le concours Reine Elisabeth de Belgique ; à vingt-cinq ans il enregistrait son premier disque pour Columbia. Mais à trente-six ans il fut obligé de mettre brutalement fin à sa carrière en raison d’une dystonie focale pour laquelle il n’existait aucun traitement et qui lui ôtait le contrôle des doigts de la main droite.

La suite est à l’image de sa personnalité telle qu’on la devine dans les enregistrements de ses premières années : une maîtrise intellectuelle et une conscience musicale telle qu’on les concevait dans l’Allemagne des Schnabel, Furtwängler, Busch…, une sensibilité suraiguë alliée à une volonté exceptionnelle qui lui avaient permis d’atteindre en peu de temps un niveau de concertiste prodigieux, une vision personnelle et précise des œuvres qui le démarquait tout de suite des autres pianistes.

Après deux années de profonde dépression, Fleisher comprit qu’il pouvait continuer à servir la musique de différentes manières. « J’ai soudainement réalisé que ma relation avec la musique était plus grande que celle d’un pianiste à deux mains. » Il sera chef d’orchestre et détiendra notamment un poste de chef associé au Baltimore Symphony Orchestra. Il prendra à bras le corps le répertoire pour la main gauche seule en interprétant des œuvres de Saint-Saëns, Godowsky, Bach-Brahms…, jouera les concertos pour la main gauche de Ravel, Prokofieff, Hindemith, Britten… et suscitera la naissance d’œuvres pour cette seule main par des compositeurs fiers d’écrire pour un tel artiste. Il enseignera avec passion au Conservatoire Peabody de la John Hopkins University de Baltimore et au festival de Tanglewood dans le Massachusetts dont il assurera la direction artistique entre 1986 et 1997.

Cette attitude de résilience que son intelligence et l’acuité de son regard sur l’existence lui donnèrent la possibilité de mettre en place développa chez lui un rapport à la musique qui était sous-jacent : placer la musique au-dessus des contingences personnelles.

Au milieu des années 90, après trente années sans avoir pu faire usage de sa main droite, il put, suite à des soins nouveaux, renouer, à soixante-dix ans passés, avec le répertoire pour deux mains. En 2010, il publia avec la journaliste musicale Anne Midgette une autobiographie dont le titre résume le parcours de cette existence insolite mais ô combien édifiante et instructive : « Mes neuf vies : mémoires de plusieurs carrières dans la musique ».

Son enseignement était d’une profondeur et d’une richesse incomparables et dépassait le cadre d’un simple travail d’interprétation. Cet homme massif au visage si particulier et qui happait l’attention dès qu’il était là, n’avait pourtant de cesse de rappeler aux étudiants que les interprètes « ne sont pas des stars car la star c’est la musique », d’insister sur cette relation avec la musique qui doit être plus importante que celle avec l’instrument, lequel, comme son nom l’indique, n’est qu’un moyen et non une fin, de les amener à analyser les sous-entendus induits par l’écriture, l’harmonie, la construction… pour concevoir précisément ce qu’ils voulaient entendre et, par la recherche des différentes manières de produire les sons, de travailler jusqu’à ce que l’œuvre sonne comme ils l’avaient pensée, à les engager à poursuive leur quête sans relâche en leur citant cette phrase de son maître Schnabel « La bonne musique est cette musique qui est toujours plus belle que celle qui peut être jouée. »

Pénétré par l’essence même de l’art musical, Leon Fleisher restera toujours vivant dans le cœur et l’esprit des pianistes qu’il a formés et qui lui portent une affection et une reconnaissance infinies. Il entre aujourd’hui dans la légende de ces grands interprètes qui illuminèrent de leur génie la vie musicale du XXème siècle.

Frédéric Boucher, pour aubonheurdupiano.com, 13 septembre 2020

 

 

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