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Pianiste et ingénieure, la double vie de Nathalie Lê

Être à la fois ingénieure et pianiste semble impossible tant chacune de ces spécialités nécessite non seulement des compétences très éloignées mais surtout beaucoup de temps. Nathalie Lê, jeune femme tout juste trentenaire, nous offre un témoignage édifiant sur ce que la force de caractère peut avoir comme effet sur une double trajectoire difficile.

A l’âge de quatre ans, Nathalie reproduit d’oreille au piano les morceaux que joue sa grande sœur, et, deux ans plus tard, elle entre à l’école de musique de Combs-la-Ville sous une bonne étoile : son professeur est Katharina Barboteu, ancienne élève de Germaine Mounier puis de Jeannine Bonjean, elle-même disciple d’Alfred Cortot.

Nathalie suit le cursus complet, travaillant une à deux heures par jour son piano, et obtient, alors qu’elle est en seconde au lycée, un Premier Prix en niveau Supérieur. Ses parents ne l’encourageant pas à s’engager dans la voie de la musique, elle n’intègre pas un Conservatoire Départemental ou Régional comme ses dons et ses résultats pouvaient le lui laisser espérer. Katharina Barboteu la présente malgré tout à Jeannine Bonjean qui, après l’avoir écoutée dans Méphisto-Valse de Franz Liszt, l’invite à rejoindre sa classe à l’Ecole Normale de Musique de Paris dès qu’elle le souhaite.

Une fois son baccalauréat scientifique en poche, Nathalie est admise en classes préparatoires et ferme momentanément le couvercle de son piano. Deux ans plus tard, les conflits avec sa famille au sujet de ses études musicales n’étant toujours pas calmés, elle décide de quitter la région parisienne et d’intégrer une école d’ingénieur à Orléans. Mais seule et sans musique, la vie est bien triste. Elle retrouve alors rapidement Paris où elle est admise à Supméca. Parallèlement, elle entre finalement à l’Ecole Normale de Musique où le directeur des études de l’époque, Jean-Louis Mansart, l’inscrit en classe de diplôme d’enseignement dans la classe que Jeannine Bonjean, partie à la retraite, a confié à… Katharina Baraboteu. L’année suivante, la pression des études scientifiques étant telle, Nathalie Lê abandonne une fois de plus son parcours musical. D’autant qu’à la même époque, elle rejoint la faculté de Jussieu où elle obtient un Master II « Energétique et Environnement » un an après son diplôme d’ingénieur à Supméca.

Ayant terminé ses études scientifiques et venant de trouver un emploi, Nathalie a comme priorité de reprendre le piano à l’Ecole Normale de Musique. Pour préparer l’admission, retour chez Jeannine Bonjean qui ne peut cacher sa déception : les années sans piano s’entendent malheureusement dans le jeu de Nathalie. Toutefois, certaine de son talent, elle accepte de la faire travailler. Jeannine Bonjean habite alors un vieil appartement dans un immeuble parisien assez vétuste. Son piano, recouvert de souvenirs, est un Erard d’un âge certain, mal entretenu et au toucher perturbant. Derrière, une bibliothèque impressionnante comporte notamment une importante collection de partitions annotées par Alfred Cortot. Les cours durent deux heures, deux heures passionnantes qui enchantent Nathalie. Il est question de doigtés auxquels Jeannine Bonjean attache une grande importance, mais aussi des relations entre les œuvres pianistiques et la peinture, la littérature et l’histoire. Le programme d’un haut niveau (Etude pour les huit doigts de Debussy, Final de la 7ème sonate de Prokofieff, Etude op.25 n°11 de Chopin, Fantaisie chromatique et Fugue de Bach) est préparé avec passion et Jean-Louis Mansart accepte avec plaisir la jeune femme en classe de Diplôme d’Exécution, diplôme qu’elle obtient en fin d’année scolaire.

A ce moment, les cours avec Jeannine Bonjean s’arrêtent définitivement. Malade, la pianiste enchaîne les séjours à l’hôpital. Nathalie lui rend régulièrement visite, apportant un rayon de soleil à la vieille dame en fin de vie qui, sur son lit de détresse, rejoue dans sa tête les grandes œuvres qu’elle aimait. Elle s’éteint le 24 février 2016. Entre-temps, Nathalie a changé de professeur : Katharina Barboteu, avec beaucoup de sagesse et d’intelligence, a considéré que le professeur et l’élève étaient désormais trop proches et que leur relation était devenue une relation mère-fille, peu propice à un travail efficace. Parce qu’elle avait, au cours d’un stage avec Wilfried Humbert, un pianiste qui était passé par le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, découvert l’approche russe du piano centrée sur la détente, Nathalie Lê demande à Jean-Louis Mansart de l’inscrire chez un professeur russe. Et c’est avec Ludmila Berlinskaïa, célèbre pianiste, disciple du grand Sviatoslav Richter, qu’elle prépare le Diplôme Supérieur d’Exécution de piano.

Aujourd’hui, Nathalie travaille, toujours en tant qu’ingénieure, dans une filiale d’EDF. Son rêve serait de se consacrer exclusivement à la musique. Elle travaille les études de Debussy qu’elle adore, elle est tombée amoureuse des Mazurkas de Chopin, elle prépare une 9ème symphonie de Beethoven dans la transcription titanesque de Liszt, et rejoue dès qu’elle le peut le 3ème concerto de Prokofieff avec son collègue Romain Beauchef pour la partie orchestrale jouée au second piano. Ludmila Berlinskaïa, avec qui elle s’entend admirablement, l’écoute et la conseille régulièrement. Nathalie Lê est également soucieuse de rendre la musique classique accessible au plus grand nombre et s’intéresse aux projets qui mélangent musique classique, musique contemporaine et musique électronique.

La parcours édifiant de Nathalie Lê est un exemple de volonté et de persévérance. Il montre qu’il est possible de suivre sa voie même lorsqu’elle semble parsemée d’obstacles. Il prouve également l’importance des rencontres : Katharina Barboteu, Jeannine Bonjean, Ludmila Berlinskaïa ont joué un rôle déterminant. Mais il renforce aussi l’idée que les soutiens ne sont pas le fruit du hasard lorsque l’on a du talent, de l’opiniâtreté et l’amour de ce que l’on fait. Cette opiniâtreté et cet amour du piano qui guident cette jeune femme depuis son plus jeune âge rappellent à mon souvenir une phrase de Romain Rolland qui, chère Nathalie, vous va, je trouve, à merveille : « L’art est le rêve de l’humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine ».

Frédéric Boucher, pour aubonheurdupiano.com, 2 novembre 2019

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Cette entrée a été publiée le 2 novembre 2019 par .
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