aubonheurdupiano.com

La correspondance de Ravel

C’est une passionnante et émouvante somme de plus de 1700 pages que nous présente aujourd’hui Manuel Cornejo, Président-Fondateur de l’association des Amis de Maurice Ravel. A partir des lettres de Ravel déjà publiées ici et là et après deux décennies de recherches tant en France qu’à l’étranger, Manuel Cornejo a réussi à réunir 1540 lettres dont une grande partie est inédite. L’ouvrage est publié chez Le Passeur Éditeur. Pour ce livre, outre le Prix du jury du Prix France Musique des Muses 2019, Manuel Cornejo a reçu aujourd’hui à l’Opéra-Comique le Prix du meilleur livre de musique (essai) du Syndicat professionnel de la critique de théâtre, musique et danse 2019.

Au cours de ces quatre décennies de correspondance, depuis la première lettre retrouvée et datée du jeudi 11 septembre 1895 à la dernière écrite de sa main le 22 avril 1934, Ravel devient pour le lecteur un ami, un familier particulièrement attachant.

Par le truchement des principaux protagonistes du monde artistique, ici expéditeurs, destinataires ou personnalités simplement évoquées, cette période de la première moitié du XXème siècle revit pour nous au fil de ces lettres. C’est ainsi que défilent sous nos yeux les grandes figures de ces années fastes : Florent Schmitt, Désiré-Émile Ingelbrecht, Gabriel Pierné, Jacques Rouché, Gabriel Grovlez, Déodat de Sévérac – avec cette orthographe particulière – Vaughan Williams, Manuel de Falla, Maurice Delage, les Godebski, Léon Vallas, Michel-Dimitri Calvocoressi, Igor Stravinski, Erik Satie qui va nourrir pour Ravel une vive antipathie – n’hésitant pas à écrire à ses correspondants « Ravel est un « con » » –, Hélène Jourdan-Morhange, Georgette Marnold, Ernest Ansermet, Roland-Manuel, Serge Koussevitzky, Arthur Honegger… Sont aussi présents les proches comme Marie Gaudin, son frère Edouard, sa marraine de guerre…  Par ailleurs, figurent également dans ce livre les réactions des contemporains par des lettres écrites entre témoins de l’époque.

Il est difficile de rendre compte d’une telle correspondance. Je n’aborderai ici que quelques thèmes.

 

La Grande Guerre

La lettre de Ravel datée du 3 août 1914 annonçant la déclaration de la Première Guerre mondiale est d’autant plus poignante quand on sait après coup les quatre années d’horreurs qui vont suivre : « Dieu sait si ceci vous parviendra ! Je veux en avoir l’espoir ; et puis, il me semble que ça m’allège d’écrire à un ami. Depuis avant-hier… ce tocsin, ces femmes qui pleuraient, et surtout l’enthousiasme horrible de tous ces jeunes gens… et tous les amis qui ont dû partir, et dont je n’ai point de nouvelles…  Je n’en peux plus : ce cauchemar de toutes les minutes est trop atroce. Je crois que je vais devenir fou…». Nous suivons ensuite Ravel dans ses missions militaires au cours du conflit, lors de sa maladie et de sa convalescence, enfin dans ses difficultés à se remettre au travail après ces cinq années d’inaction musicale.

 

Un moral et une santé fragiles

La correspondance de Ravel met en lumière sa santé fragile et son moral très vacillant. Le 4 septembre 1905, il écrit à Ida Godebska : « Pardonnez-moi, si je suis un peu hargneux. En convalescence d’une crise morale des plus noires ». Et plus tard, lorsqu’il sera justement en convalescence après le conflit mondial, il dira à un correspondant « Qu’est-ce que c’est que cette panne de nouvelles ? Personne ne m’écrit plus. » Son emménagement à Monfort-l’Amaury au début des années 20 n’est pas sans générer des moments de dépression. Notamment à cause des travaux : “Je ne pense pas pouvoir aller à Paris cette semaine. En ce moment, le Belvédère a tout de l’usine. Tous les métiers du bâtiment y sont représentés », puis lors de l’installation du chauffage central en janvier 1923 : « L’installation du chauffage se fait lentement, bien que les monteurs travaillent dimanches et jours de fête. En attendant, il n’a jamais fait si froid ni si humide au Belvédère. Et je me balade entre Montfort et Paris ; et j’écris des lettres : je crois que je ne ferai plus que cela ; et le plus grave est que je n’ai guère envie de faire autre chose. Jamais je n’ai trouvé la vie aussi ennuyeuse que cette année. »

Nous vivons au jour le jour ses problèmes de santé et ses accidents. Celui bénin de juillet 1923 : « C’est la poisse : le jour de mon retour à Montfort, je me suis écrasé deux doigts – un à chaque main – au moyen d’une chaise pliante. J’en ai pour deux mois à ne pouvoir rien faire. » Tout comme le surmenage intervenu quelques années plus tard lors de la composition simultanée des deux concertos, surmenage qui va le contraindre à renoncer à son intention d’organiser des tournées de concerts dans le monde entier en interprétant lui-même au piano son Concerto en sol, mission qui se verra alors confiée à Marguerite Long.

 

Au cœur de l’acte créateur

Nous assistons évidemment à la naissance, souvent laborieuse, des œuvres de Ravel, à leur publication, à leur création, aux incidents qui émaillent certaines représentations.

« J’essaie de terminer une machine à peine commencée – écrit-il le 15 mai 1925 au sujet de la première des Chansons madécasses – et dont on devrait donner la 1ère audition dans 15 jours ! Il faut que je me cramponne, d’autant plus que je suis atteint d’une flemme suraiguë… »

Quant à la Sonate pour violon et piano commencée en 1923 et promise pour une création début 1924, elle lui cause d’énormes souffrances même s’il est plutôt confiant au début : « ce ne sera pas long » annonce-t-il le 29 novembre 1923. Et le 16 janvier 1924, il abandonne : « Momentanément, la Sonate est lâchée, par suite d’une crise de cafard suraiguë. » Deux ans plus tard, il se remet à l’ouvrage « Repris la Sonate. » écrit-il le 4 juin 1926. Le travail lui pèse toujours autant « Panne de Sonate. » avoue-t-il le 29 août, « Je me cramponne à ma Sonate. Ça n’avance guère : l’allure d’une œuvre posthume. Et puis, je suis peut-être vidé… » confie-t-il le 23 septembre. Il la termine finalement en 1927.

Au moment des corrections de l’Enfant et les sortilèges, en 1925, le travail est titanesque car les fautes d’impression sont nombreuses. « On s’a fichu dedans en simplifiant le changement de mesure. L’arrêt brusque des chœurs serait d’un effet comique que je ne désire pas. Il faut ajouter une mesure (ainsi que sur l’épreuve). Plus bas, et à la page suivante tous les do sont bécarres. Et il y en a bien d’autres ! » .

C’est avec émotion que nous lisons la lettre d’Ida Rubinstein, datée du 25 avril 1928, commandant à Ravel un ballet… qui sera Le Boléro.

Nous découvrons aussi ses projets inaboutis : une Jeanne d’Arc, un concerto pour violoncelle, un poème symphonique Dédale 39, et son tout dernier travail resté inachevé : une pantomime intitulée Morgiane et dont est reproduit le manuscrit d’un fragment, dernière page composée par Ravel.

 

Aider les confrères

Il est très intéressant de constater par ailleurs l’intérêt de Ravel pour ses confrères musiciens et l’aide qu’il n’hésite pas à leur apporter dès qu’il le peut. Comme en témoignent les lettres recommandant le jeune Théodor Szàntó, la longue correspondance avec Nicolas Obouhow, compositeur russe qu’il a soutenu avec force, et la magnifique lettre à Nadia Boulanger lui demandant de donner des cours à Gershwin qu’il vient de rencontrer à New-York lors de sa tournée aux USA en 1928 : « Voici un musicien doué des qualités les plus brillantes, les plus séduisantes, les plus profondes peut-être : George Gershwin. Son succès universel ne lui suffit plus : il vise plus haut. Il sait que pour cela les moyens lui manquent. En les lui apprenant, on peut l’écraser. Aurez-vous le courage, que je n’ose pas avoir, de prendre cette terrible responsabilité ? Je dois rentrer aux premiers jours de mai et irai vous entretenir à ce sujet. »

 

L’accident de taxi et le lent déclin

Enfin, les lettres suivant son accident de taxi dans la nuit du 8 au 9 octobre 1932 et dont il dit qu’il « l’a anéanti pendant trois mois » sont bouleversantes puisque cet accident a probablement été à l’origine de l’accélération de sa maladie cérébrale. A partir d’août 1933, les lettres ne sont quasiment plus écrites par Ravel ou alors après de nombreux brouillons et avec une signature de plus en plus hésitante ainsi que nous l’apprend l’excellent appareil critique. Le 30 janvier 1934, une lettre du Dr Pasteur Vallery-Radot à Hélène Jourdan-Morhange exprime sa vive inquiétude concernant l’état de santé du compositeur. Début 1934, un séjour en Suisse semble apporter des améliorations et Ravel reprend espoir. Mais en avril de la même année, il rédige sa dernière lettre manuscrite. Les suivantes seront soit dictées soit rédigées par ses proches en son nom.

 

Articles, Interviews…

A la suite de cette foisonnante correspondance figurent trois cents pages de textes de Ravel, écrits, entretiens, articles, droits de réponse, lettres ouvertes, manifestes, conférences, master classes – notamment celles qu’il donna à l’École Normale de Musique les 12, 15 et 19 juin 1925. Des textes à lire très attentivement car d’une grande densité et reflétant la vie musicale de toute l’époque.

 

Un livre précieux

On l’aura compris, ce livre précieux est d’une richesse incomparable. C’est une livre de référence non seulement pour tout amoureux de Ravel mais aussi pour toute personne s’intéressant à la vie musicale de la première moitié du XXème siècle. Que Manuel Cornejo en soit ici chaleureusement remercié !

Frédéric Boucher, pour aubonheurdupiano.com, 21 juin 2019

Un commentaire sur “La correspondance de Ravel

  1. Angelilie
    30 septembre 2019

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Information

Cette entrée a été publiée le 21 juin 2019 par .
%d blogueurs aiment cette page :