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Isabelle Oehmichen et l’Académie musicale de Budapest

C’était en juillet dernier. La journée avait été éprouvante, j’avais couru dans Paris depuis le matin. J’étais épuisé. « On va se retrouver dans un petit café tranquille près de Montparnasse » m’avait dit Isabelle Oehmichen. Arrivé dans le café, il ne restait plus qu’une petite table de libre. L’établissement était bondé et tout le monde parlait en même temps. Isabelle est arrivée, toute souriante : « s’il y a beaucoup de monde aujourd’hui, c’est parce qu’il y a un match de la coupe du monde de football qui va commencer dans dix minutes. » En effet, dix minutes plus tard, un employé vint dérouler derrière nous l’écran géant et c’est dans un vacarme hallucinant qu’eut lieu notre entretien.

J’aurais dû garder un souvenir épouvantable de cette rencontre, mais ce fut tout le contraire. Le bruit, le monde, l’épuisement disparurent aussitôt qu’Isabelle Oehmichen prit la parole : tant d’enthousiasme, de bienveillance, de simplicité et de bonheur de promouvoir la musique et d’aider les jeunes musiciens faisaient tout oublier ! Une heure hors du temps commença alors.

Isabelle Oehmichen a fondé en 2002 l’Académie Internationale d’Eté de Musique de Chambre de Budapest destinée aux adultes amateurs. L’idée de ce stage me séduisait énormément et j’avais hâte d’en savoir plus.

C’est le chef d’orchestre Richard Weninger, décédé en 2011, fondateur de l’Orchestre de Chambre de Hongrie, et qui fut directeur et professeur de musique de chambre à l’Académie Franz Liszt de Szeged qui, appréciant Isabelle Oehmichen au point d’avoir réalisé avec elle quatre CDs et de l’avoir gratifiée de « sa soliste préférée », fut à l’origine de cette académie. Alors qu’il lui expliquait avoir refusé une jeune pianiste de vingt-deux ans à l’Académie Franz Liszt de Szeged du fait de son âge, Isabelle Oehmichen lui fit part de son intention de créer à Paris une académie pour adultes amateurs. Weninger lui suggéra de la créer plutôt en Hongrie, à Budapest, où Isabelle Oehmichen était une artiste connue et reconnue. Comprenant que Weninger était très surpris par cette volonté de s’adresser aux adultes, Isabelle Oehmichen lui raconta son étonnant parcours.

Désireux moi-même d’en connaître davantage, je me risquai à lui poser quelques questions…

Un parcours atypique et stupéfiant

Isabelle Oehmichen, mais quel est donc ce parcours étonnant ?
J’ai étudié le piano une année lorsque j’avais neuf ans mais mon professeur était extrêmement sévère et je n’ai pas voulu continuer bien que je jouais déjà une valse de Chopin. Car c’était la danse classique ma grande passion ! Entrée au Lycée Racine dans les classes à horaires aménagés et au conservatoire pour la danse, j’étais dans mon élément et me destinais à être danseuse classique professionnelle jusqu’au jour où, lors d’une représentation d’un ballet, mon pied s’est pris dans une latte de parquet mal jointe occasionnant une entorse dramatique avec déchirures ligamentaires. C’en était fini de la danse.

Cela a dû être terrible pour vous ! Comment vous est venue l’idée de vous remettre au piano ?
Après mon bac, je me suis inscrite à la faculté de médecine et j’ai décidé de reprendre le piano pour garder un pied dans le monde artistique. Comme chacun le sait,  les liens entre la danse et la musique sont très forts. Je n’avais certes plus jamais pratiqué le piano même si, aux hasards des claviers rencontrés, je m’étais toujours amusé à improviser. Au conservatoire du 6ème arrondissement, je me retrouvais avec des enfants de neuf ou dix ans. Parallèlement, j’avais accepté d’accompagner des cours de danse. Bien que ne sachant pas jouer de piano, j’avais naturellement une rythmique parfaite due à mes études de danse, et j’improvisais sans aucune base mazurkas, valses, polkas… en suivant juste mon instinct de danseuse. Cette expérience m’a incité à me présenter avec une incroyable inconscience à un concours de recrutement de pianiste accompagnateur du corps de ballet de l’Opéra de Paris. Au programme, la Toccata de Debussy, un Prélude et Fugue de Bach, deux pièces de Roméo et Juliette de Prokofieff. C’était de la folie. Mais j’étais tellement motivée que j’ai travaillé comme une malade, sans aucune technique, juste par mimétisme. Et là, le miracle s’est produit : j’ai été admise en même temps qu’Hervé Niquet et Gisèle et Chantal Andranian.

Vous étiez revenue dans l’univers de la danse !
Oui, et je vivais toute la vie du Ballet, c’était le bonheur. Même si apprendre les réductions d’orchestre du Lac des Cygnes, de Gisèle ou de Coppélia me demandait des efforts inimaginables ! Mon professeur de piano au conservatoire était en revanche moins heureux car pendant ce temps, ma technique restait au point mort. Il me conseilla, quatre ans plus tard, de passer un concours de piano pour que je travaille vraiment comme il faut. J’ai donc passé le Concours Milosz Magin, en catégorie « supérieur », j’ai obtenu une troisième médaille mais Milosz Magin m’a dit que je devrais envisager une carrière de pianiste concertiste malgré tout et il a accepté de me faire travailler. Chez Magin, j’ai rencontré Jean-Marc Luisada et Caroline Sageman. Magin a su monter mon niveau d’une manière extraordinaire et quatre ans plus tard je jouais un concerto de Chopin à Varsovie, le concerto de Grieg et un concerto de Mozart, j’enregistrais mon premier CD. Mais ma technique n’était toujours pas vraiment au point. J’ai pris alors des cours avec Victoria Melki qui m’a apporté du contrôle et ma technique a enfin beaucoup progressé tout en gardant cette liberté que m’avait apportée mon parcours si particulier.

Quand avez-vous rencontré Cziffra ?
Mon beau-père, qui était hongrois, a insisté pour que je rencontre Georges Cziffra et que je me présente à la Fondation Cziffra à Senlis. Cela me paraissait complètement irréaliste et présomptueux, jusqu’à ce que je lise dans un hors-série Piano de la Lettre du musicien un article de Christian Lorandin intitulé « Cziffra le flamboyant ». Cet article m’a bouleversée et je me suis présentée au concours. C’était en 1993. À ma grande surprise, j’ai été Lauréate.

C’est là je crois que Cziffra vous a dit « Tu n’es pas pianiste, tu es musicienne ».
Oui, c’était un beau compliment je l’avoue. J’ai rejoint en tant que bénévole l’équipe de la Fondation puis j’ai été acceptée au Comité artistique puis invitée dans les jurys et enfin je suis devenue directrice artistique en 2016. Aider les jeunes musiciens professionnels dans le lancement de leur carrière est une cause qui m’est très chère également.

C’est en effet un parcours comme on rencontre rarement mais qui ne peut que stimuler l’ardeur de celles et ceux qui, bien que hors du circuit traditionnel, souhaitent malgré tout devenir musiciens !
Oui, tout à fait. Et ce n’est pas tout ! Quelques années après avoir été lauréate de la fondation Cziffra, alors que je venais d’interpréter je ne sais plus où un concerto de Chopin, j’ai reçu, juste après le concert, la visite de la pianiste Jacqueline Eymar qui m’a proposé de venir chez elle à Pourrières près d’Aix-en-Provence pour réfléchir à quelques améliorations possibles. Ces moments passés avec cette grande dame du piano ont été pour moi d’une très grande importance. Comme quoi, on n’a jamais fini d’apprendre.

L’Académie d’Été de Budapest

Du 30 juillet au 9 août 2019 aura lieu la 18ème édition de l’Académie Internationale d’Eté de Musique de Chambre de Budapest. Il s’agit donc d’un stage de musique de chambre destiné principalement aux adultes non professionnels qui se déroulera dans une ambiance chaleureuse, amicale et culturelle. Les amateurs viennent du monde entier : France, Allemagne, Belgique, Royaume Uni, Etats-Unis, Canada…

Chaque stagiaire doit préparer deux pièces dans deux formations différentes. Le choix s’effectue deux mois avant pour laisser le temps à chacun de préparer sa partie.

Huit masterclasses sont dispensées au Conservatoire Szabolcsi Bence par Akos Pasztor, violoncelliste soliste, ex-professeur de musique de chambre à l’Académie F. Liszt de Budapest, Andrea Schuster, violoniste soliste, 1er violon solo de plusieurs orchestres, Istvan Varga, clarinettiste soliste, professeur à l’Académie Franz Liszt de Budapest…, sans oublier évidemment Isabelle Oehmichen. D’autres professeurs de l’Académie Franz Liszt, solistes de divers instruments, sont également invités chaque année. Des studios de répétition sont proposés toute la journée aux participants pour qu’ils puissent s’entraîner entre les cours.

Les stagiaires sont accueillis par un apéritif-concert. Plusieurs événements sont également proposés : croisière offerte sur le Danube, concerts offerts au sein de l’Académie, soirée hongroise au restaurant, atelier de sophrologie autour du trac et de la concentration, sorties culturelles… Le stage s’achève par le concert de clôture donné par les stagiaires.

Jouer, enseigner, aider : la musique au cœur d’une vie

La passion pour la pédagogie illumine depuis toujours la vie d’Isabelle Oehmichen. Et c’est naturellement les adultes amateurs qui l’intéressent tout particulièrement. Des personnes très attachantes, très attachées aussi, et dont certaines sont très âgées, font parfois le déplacement depuis la province pour étudier une fois par mois avec Isabelle Oehmichen un répertoire digne des professionnels : sonates de Beethoven, Rondo capriccioso de Mendelssohn, Un Sospiro de Liszt… « Dans les difficultés que rencontrent ces amateurs, je reconnais celles que j’éprouvais moi-même quand j’ai repris le piano après mon bac » conclut-elle.

L’entretien était terminé. J’avais véritablement été transporté par cette passion, cette énergie fabuleuse et cette manière instinctive de ne jamais critiquer, de ne jamais baisser les bras, mais de voir en toute chose ce qu’il y a de positif. Une immense leçon de vie !

Frédéric Boucher, pour aubonheurdupiano.com, 30 avril 2019

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Cette entrée a été publiée le 26 avril 2019 par .

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