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Liszt, Transcriptions et paraphrases pour piano, par Aurélien Pontier

« La façon dont, tout au long de sa vie, il traite le piano, est celle d’un génial dramaturge du clavier. » Cette phrase de Claude Rostand synthétise à mon sens l’œuvre pianistique de Franz Liszt et éclaire l’intérêt de Liszt pour l’opéra.

Le premier CD d’Aurélien Pontier, qui sort demain 1er mars sous le label Ilona Records, nous propose sept partitions de Liszt choisies dans le catalogue des transcriptions, paraphrases et réminiscences à partir d’œuvres lyriques. Le jeu de ce pianiste m’a tout de suite enchanté : une énergie vigoureuse qui cohabite avec un jeu profond, un sens de la construction, un phrasé digne des plus grands pianistes d’autrefois et cette force dénuée de toute brutalité qui sort de son piano au moment les plus intenses m’ont donné envie d’en savoir plus sur ce musicien. Et c’est tout naturellement à côté du Palais Garnier, opéra oblige, que nous nous sommes donnés rendez-vous.

C’est vers l’âge de dix ans qu’Aurélien Pontier, après avoir voué un culte quasi exclusif à Chopin, découvre, par le truchement de l’interprétation légendaire de la sonate en si mineur par Martha Argerich, l’univers fascinant de Franz Liszt. « Sa sensualité exacerbée, son aspiration à une certaine transcendance m’ont très vite enthousiasmé et j’ai été transporté par ses dernières œuvres, œuvres prophétiques dont la dimension expérimentale du langage préfigure l’avenir. » En déchiffrant un jour un volume de transcriptions et paraphrases, Aurélien Pontier découvre que dans cette quantité incroyable de pages, certains chefs-d’œuvre méritent d’être joués et enregistrés. Le projet de ce CD venait de prendre corps.

Les relations entre l’orchestre et le piano sont au cœur des préoccupations de Liszt qui, s’il n’a jamais cherché à imiter l’orchestre au piano, a néanmoins mis en place une technique pianistique capable de produire des effets et des couleurs dignes de celles qu’obtient un orchestre. C’est sans doute une des raisons qui l’ont poussé à s’investir à ce point dans les transcriptions, paraphrases, réminiscences dont on oublie trop souvent qu’elles représentent un bon tiers de son œuvre. Naturellement, au début de sa carrière, Franz Liszt a senti tout l’intérêt que pouvait avoir pour son succès l’exécution, à partir de thèmes d’opéras et de symphonies à la mode, de transcriptions ou pots-pourris échevelés et truffés d’acrobaties totalement gratuites. Mais petit à petit, sa manière d’envisager ces compositions a évolué. Les transcriptions sont un moyen efficace et facile de faire connaître des œuvres souvent trop coûteuses à programmer. «Dans l’espace de sept octaves, [le piano] embrasse l’étendue d’un orchestre ; et les dix doigts d’un seul homme suffisent à rendre les harmonies produites par le concours de plus de cent concertants. C’est par son intermédiaire que se répandent les œuvres que la difficulté de rassembler un orchestre laisserait ignorer ou peu connues du grand nombre » écrit Liszt dans sa Lettre d’un bachelier ès musique. Sa transcription de la Symphonie fantastique de Berlioz marque en quelque sorte le début d’une vision nouvelle des adaptations pianistiques. Il écrit d’ailleurs en septembre 1837 que c’est lui-même dans sa transcription de la Symphonie fantastique de Berlioz qu’il a ouvert la voie à une nouvelle forme de transcription qui consiste à « transporter sur le piano, non seulement la charpente musicale de la symphonie, mais encore les effets de détails et la multiplicité des combinaisons harmoniques et rythmiques. » Il s’occupe alors ensuite de transcrire les symphonies de Beethoven en employant les mêmes méthodes. L’apport de Liszt dans le domaine technique a été avant tout motivé par une recherche approfondie des possibilités qu’offrait le piano, cet instrument qui commençait tout juste à connaître un succès extraordinaire. Or transposer l’orchestre sur le piano a fait naître en lui incontestablement des idées nouvelles d’utilisation du piano et, comme me le confirme Aurélien Pontier, « ces paraphrases ont servi de laboratoire pour ses propres œuvres. »

Et même s’il arrête sa carrière de pianiste concertiste en 1847, à trente-six ans, Liszt va continuer jusqu’à la fin de sa vie à écrire des transcriptions, paraphrases et réminiscences en oubliant la motivation purement technique du virtuose. La Feierlicher Marsch zum heiligen Gral du Parsifal de Wagner date de 1882, soit quatre ans avant sa mort.

Le choix d’Aurélien Pontier s’est concentré sur les pages dérivées d’opéras, en intercalant pièces connues et découvertes. Le programme a été élaboré pour former un panorama des musiques du temps de Liszt autour de trois compositeurs, musique italienne avec Verdi, musique allemande avec Wagner, musique française avec Gounod. Le disque s’ouvre par la célèbre Paraphrase de Rigoletto qui illustre l’apogée de la période pyrotechnique de Liszt, lequel toutefois utilise cette impressionnante virtuosité pour reproduire le côté théâtral de l’œuvre lyrique. Les Réminiscences de Simon Boccanegra de Verdi, curieusement peu jouées, sont une réussite étonnante. Vient ensuite le Miserere dont Aurélien Pontier me dit « cette paraphrase sur le Trouvère de Verdi, c’est du Liszt ! La frontière est ténue entre les transcriptions et ses propres œuvres. » Il en est de même des deux pièces suivantes, Liebestod d’après Tristan et Isolde et la Feierlicher Marsch d’après Parsifal, qui, si elles proviennent d’opéras wagnériens, montre à quel point Liszt a l’art de se réapproprier les œuvres des autres pour les faire siennes. L’avant-dernière pièce, la Berceuse de la Reine de Saba issue d’un opéra peu connu voire inconnu de Gounod, Les Sabéennes, donne à Liszt l’opportunité, à partir d’un matériau très rudimentaire, de créer une œuvre d’une originalité inouïe. Enfin le CD se referme sur la Valse du Faust de Gounod dont l’énergie des parties extrêmes fait contraste avec une splendide partie centrale méditative.

La distinction faite par Liszt entre la transcription, la paraphrase et la réminiscence donne lieu à une très belle explication de l’interprète de ce CD passionnant : « La transcription c’est une photographie d’une œuvre orchestrale ou lyrique que Liszt transforme en technicolor, la paraphrase, c’est l’appropriation de certains thèmes d’une œuvre lyrique en les réunissant afin d’en faire une sorte de résumé, enfin la réminiscence, c’est une évocation proche de l’improvisation. »

L’écoute de ce CD permet de remettre à l’honneur une partie trop souvent négligée de la production de Liszt. « Ce qui m’a frappé, m’explique Aurélien Pontier, c’est la dimension opératique de ces pièces, follement virtuoses certes par moment, mais d’une virtuosité raisonnée et à la construction psychologique remarquable. »

Frédéric Boucher, aubonheurdupiano.com, 28 février 2019

Liszt Pontier

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Cette entrée a été publiée le 28 février 2019 par .
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