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Coach d’acteur, le travail fascinant de la pianiste Jennifer Fichet pour le film « Au bout des doigts »

La musique classique au cinéma est un exercice périlleux. Certains biopics sont restés dans les mémoires tant ils étaient ridicules. Quant aux films consacrés à des interprètes ou faisant intervenir des interprètes, il n’est pas rare d’être épouvanté par les attitudes caricaturales d’acteurs pourtant excellents voulant mimer la gestuelle d’un pianiste, d’un violoniste ou d’un chef d’orchestre.

Dans le film Au bout des doigts sorti en décembre dernier, qui raconte l’histoire d’un jeune sauvé de la délinquance par la pratique du piano, le réalisateur a fait appel à une pianiste professionnelle pour coacher l’acteur principal et quelques autres comédiens afin de rendre l’interprétation de leurs performances instrumentales le plus crédible possible.

Un heureux hasard

Il ne sera pas question ici d’évoquer le film que je n’ai pas vu mais de comprendre le travail de coaching effectué par la pianiste Jennifer Fichet. Après des études musicales brillantes sous la houlette de professeurs et pianistes prestigieux (Michael Levinas, Gérard Frémy, Nicholas Angelich, Rena Shereshevskaya, Frédéric Aguessy, Théodore Paraskivesco, Evgueny Malinin, Evgueny Moguilevski, Pierre-Laurent Aimard, Vladimir Krainev…) Jennifer Fichet a commencé une carrière de concertiste (en récital et en musique de chambre), d’accompagnatrice et d’enseignante tant de piano au CRD d’Issy-les-Moulineaux que de lecture à vue au CNSM de Paris. Etant déjà en contact avec Jennifer Fichet – par le biais d’un de ses élèves brillants qui, l’an dernier, avait raflé coup sur coup un premier prix à deux concours de piano – j’ai proposé de la rencontrer pour connaître en détail les différentes étapes de son travail dans la préparation du film.

Le fait qu’elle ait été pressentie pour cet emploi tient des heureux hasards de la vie : « Ludovic Bernard, le réalisateur du film, a fait appel à Harry Allouche pour composer la bande originale du film. Or il se trouve qu’Harry Allouche a étudié le piano avec moi et c’est tout naturellement qu’il m’a proposé de coacher les acteurs et d’enregistrer toute la musique classique du film. Ludovic a regardé des vidéos de moi au piano avant de valider, il avait une idée très précise du type de jeu et de la sensibilité qu’il recherchait pour le jeu du personnage principal. »

Un impressionnant travail corporel et postural

Pendant trois mois, Jennifer Fichet a donc fait travailler Jules Benchetrit trois heures par jour, parfois assistée par son mari Boris de Larochelambert, également pianiste. L’acteur principal, âgé de dix-huit ans, n’avait jamais joué d’instrument et n’avait aucune habitude de la musique classique. « Nous avons effectué un énorme travail corporel, à la fois postural et respiratoire, pour ne pas tomber dans la caricature. Il a fallu d’abord affiner l’écoute et développer les sensations du rythme et des hauteurs sonores, bien connaître les différents registres du piano. Et lui apprendre toute la gestuelle ». Même si un pianiste a servi de doublure pour les gros plans des mains, il fallait tout de même que le jeune acteur suive la musique, place ses mains aux bons endroits, que ses gestes soient synchronisés avec la musique et que son attitude soit en adéquation avec chaque inflexion musicale. D’où un énorme travail de répétition des gestes, des mouvements du corps, des expressions faciales… Il dira ensuite : « Elle m’a fait bosser comme un dingue ! Elle m’a donné beaucoup et m’a appris la profondeur de la musique pour incarner le personnage ». L’acteur se prête au jeu, joue réellement certains passages, et demande même à entendre des réductions en accords du Prélude de Bach pour mieux en saisir l’émotion, émotion qui, à certains moments, transparaît d’ailleurs tout naturellement sur son visage sans même qu’il ait cherché à l’exprimer volontairement pour les caméras.

Les jours de tournage furent ceux que l’on connaît dans le monde du cinéma. L’acteur se levait souvent à 5 heures puis était emmené en taxi à 6 heures. Arrivé sur place, il fallait compter une bonne heure pour le maquillage, habillage, coiffure puis l’acteur et sa coach se retrouvaient sur le plateau. Le chef opérateur effectuait ensuite des réglages, parfois pendant une heure, pour trouver la bonne lumière, le bon reflet sur le piano. Enfin le tournage par lui-même commençait mais ne durait souvent que quelques minutes, le temps de faire trois ou quatre prises. Et l’attente reprenait pour le cadrage ou la scène suivante. La journée se terminait parfois vers 21h et Jules Benchetrit répétait encore à ce moment ses mouvements de simili pianiste pour les séquences des jours suivants. « J’ai eu beaucoup de chance, me confie Jennifer Fichet. Malgré la pression liée à ce premier grand rôle, Jules n’était pas du tout préoccupé par des aspects carriéristes mais au contraire toujours en recherche du vrai. Il est très consciencieux, humainement très droit, généreux et professionnel, nous avons donc pu travailler dans d’excellentes conditions ».

Mais la mission de Jennifer Fichet ne s’arrêtait pas là. Il lui a fallu également coacher Kristin Scott-Thomas qui joue le rôle du professeur de piano, quelques enfants et le concurrent malheureux du personnage principal. Enfin, la synchronisation était également une tâche très importante puisque Jennifer Fichet était en charge de l’interprétation des parties pianistiques du film. Des maquettes ont été préalablement réalisées et diffusées pendant le tournage pour que les acteurs et doubleurs se calent dessus. Puis, après le montage du film, Jennifer Fichet a tout réenregistré en suivant l’image. « Il a fallu m’adapter aux micro décalages involontaires de la part des acteurs et des doublures mains, quitte à inégaliser ou ajouter certaines notes lorsque les images le demandaient. J’ai également cherché à adapter mon interprétation aux expressions faciales et corporelles du comédien principal. »

Une scène finale qui sonne comme une magnifique récompense

Jennifer Fichet se souviendra longtemps du tournage de la scène finale, salle Gaveau, lorsque Jules Benchetrit a dû enchaîner le premier mouvement du 2ème concerto de Rachmaninoff. Le tournage s’étant fait d’une manière imprévue et spontanée à la suite de la scène précédente, l’acteur n’avait pas les oreillettes qui le reliaient souvent à sa coach. L’enregistrement de la maquette était diffusé sur des haut-parleurs et pendant quatre minutes trente, il a reproduit par cœur toute la gestuelle : déplacements, croisements de mains, traits avec départs et arrivées sur la touche exacte, jeu en accords… Nombre de figurants présents dans la salle ont cru qu’il jouait vraiment ! Et Lambert Wilson, autre acteur du film et grand mélomane comme chacun le sait, a été, tout comme Jennifer Fichet, bouleversé devant une telle performance. « Jules avait tant travaillé ces quatre minutes trente, tant répété ces mouvements… voir ce jeune homme non musicien sentir et exprimer aussi intensément cette musique complexe était aussi touchant à mes yeux de guide que l’épanouissement d’un élève pianiste » conclut Jennifer Fichet encore toute émue un an après.

Frédéric Boucher, pour aubonheurdupiano.com, 22 février 2019

Photo JF

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Cette entrée a été publiée le 22 février 2019 par .
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