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Il y a cent ans disparaissait Claude Debussy

Il y aura exactement cent ans jour pour jour à la minute même où cet article paraîtra que Claude Debussy s’éteignait dans son domicile parisien.

Victime de constantes attaques calomnieuses d’une méchanceté inouïe, en proie à de perpétuelles difficultés financières, épuisé par dix années d’une maladie qui progressait inexorablement, Claude Debussy n’aura jamais cessé cependant d’édifier son œuvre avec un souffle créateur qui n’a jamais faibli.

Fasciné dans un premier temps par Wagner, nourri de lectures d’auteurs anglais et français, influencé par la musique extrême-orientale et notamment le gamelan de Bali et le théâtre amanite découverts lors de l’Exposition universelle de 1889, séduit par les œuvres symphoniques de Rimski-Korsakov, Debussy, qualifié imprudemment d’impressionniste, n’appartient à aucune école et n’a fondé aucune école. La complexité rythmique, la sensualité harmonique, la nouveauté de son langage mélodique sont constitutifs d’une écriture très personnelle qui tranche avec celle de ses contemporains et qui est toujours là pour bâtir l’œuvre à la dimension esthétique si élevée dont les fondements habitent profondément le compositeur et qui réclame des moyens d’expression nouveaux.

Ses premières œuvres, des mélodies destinées à Marie-Blanche Vasnier, une dame du monde douée d’une jolie voix de soprano dont le jeune compositeur tomba amoureux, sont une sorte de laboratoire où, inspiré par les poèmes, Debussy cherche dans l’accompagnement de piano un nouveau style pour créer les atmosphères des textes, et oriente progressivement la mélodie vers un récitatif mélodique.

Sa première grande œuvre est sans doute son Quatuor à cordes, créé le 29 décembre 1893 par le Quatuor Ysaÿe dont Georges Gourdet dans un petit ouvrage publié en 1970 souligne « l’étrangeté du langage mélodique et harmonique qui l’alimente et la souplesse avec laquelle celle-ci se glisse dans les cadres acceptés. »

Un an plus tard, le Prélude à l’Après-midi d’un faune déconcerte la critique. . « C’est, comme l’écrira Pierre Boulez en 1958, avec la flûte du faune que commence une respiration nouvelle de l’art musical, non pas tellement l’art du développement musical que sa liberté formelle, son expression et sa technique. L’emploi des timbres y est essentiellement nouveau, d’une délicatesse et d’une sûreté de touche tout à fait exceptionnelles ; l’emploi de certains instruments comme la flûte, le cor ou la harpe, y est caractéristique de la manière dont Debussy les employa dans ses œuvres les plus tardives ; les bois et les cuivres y trouvent une légèreté de main et une sûreté d’emploi telles que l’on se trouve en présence d’un miracle d’équilibre et de clarté sonore. »

Si Debussy achève Pelléas et Mélisande en 1895, l’opéra ne sera créé qu’en 1901. Bien que les répétitions se déroulent dans une atmosphère délétère en raison notamment de l’attitude de Maeterlinck furieux que sa compagne, la chanteuse Georgette Leblanc, n’ait pas été choisie pour incarner Mélisande, l’œuvre remporte un grand succès. « Pour moi, écrira cinquante ans plus tard Olivier Messiaen, Pelléas est le plus grand chef d’œuvre de la musique française et de l’opéra français. D’abord, par la nouveauté du langage qu’il apporte : orchestralement, rythmiquement, mélodiquement. Ensuite, par la nouveauté de la conception théâtrale qu’il introduit. Enfin, par la profondeur su sentiment humain qui s’en dégage et par le fait que, pour la première fois, le domaine du subconscient se trouve exploité par la musique. »

Les chefs-d’œuvres s’enchaînent : les Chansons de Bilitis sur des poèmes de Pierre Louÿs, la suite Pour le piano, les Nocturnes qui associèrent abusivement le terme « impressionnisme » au style de Debussy, les Estampes pour le piano, de Deux Danses pour harpe, les Trois Chansons de France, les Images pour le piano…

Le 15 octobre 1905 est créé La Mer. L’illustration choisie par Debussy pour la couverture de la partition, La Vague d’Hokusai, donne lieu à des malentendus et l’œuvre divise les critiques. « Avec La Mer, écrit François Lesure dans sa biographie du compositeur, Debussy a définitivement tourné la page du symbolisme. Ressent-il moins le besoin de se ressourcer au contact des procédés de créations dans les domaines littéraires ou plastiques ?  Il est en tout cas parvenu à la maîtrise d’une écriture personnelle et la partition marque une étape capitale dans cette évolution, en présentant d’une manière entièrement nouvelle les problèmes de la forme, du matériau thématique et du ”développement”. »

Puis voient le jour un deuxième cahier des Images pour piano, les Children’s corner qu’il dédie à sa fille Chouchou née en 1906, les Images pour orchestre, un recueil de mélodies Le Promenoir des deux amants, Trois ballades de François Villon, Trois Poèmes de Stéphane Mallarmé, une Rapsodie pour clarinette commandée pour le concours de fin d’année du Conservatoire où Fauré l’a nommé membre du Conseil supérieur, le Martyre de Saint-Sébastien,  Jeux…

En 1912, il termine le premier livre des Préludes et deux ans plus tard le deuxième livre. Sur ces vingt-quatre pièces,  Guy Sacre écrit : « Ces deux cahiers font à la littérature, à la peinture, au spectacle des êtres et des choses, une part plus large encore que les précédents. Monet, Turner ou Sisley passent dans telle évocation de la neige, de la tempête ou de la brume. Dickens ou Baudelaire parrainent tel portrait ou tel paysage. […] La Grèce ou l’Egypte y passent, avec l’Espagne et l’Italie ; l’humour anglais se glisse au travers, les fées et les lutins de Shakespeare y donnent la réplique à une héroïne de Lecomte de Lisle ; la légende aussi prête quelques figures ; la nature occupe le reste à ses sortilèges d’eau, d’air, de terre et de feu. »

(Préludes, livre 1)

(Préludes, livre 2)

Les derniers ouvrages naissent sous la plume d’un Debussy que le cancer ronge depuis 1909 : les Epigraphes antiques pour piano à quatre mains, La Boîte à joujou, En blanc et noir pour deux pianos, le Noël des enfants qui n’ont plus de maison pour chant et piano, les Etudes…

 En 1915, il commence la composition de six sonates de musique de chambre dont trois seulement verront le jour : la sonate pour violoncelle et piano et la sonate pour flûte, alto et harpe en 1915 puis la sonate pour violon et piano en 1917.

Laissons le mot de la fin à André Suarès qui écrivait en 1920 dans la Revue Musicale : « Debussy écoute la nature d’une oreille confidente. De tout ce qu’elle offre à ses yeux, à son tact, à son imagination, il fait de l’harmonie. Il prête une conscience musicale à ce qui n’a point de conscience. Il est le faune et la naïade, le rêve de la lune sur les marbres et la mélancolie des terrasses ; le poète du vent et de l’écume, de la mer et des eaux, de tout ce qui est vapeur, fluide et nuages. Il saisit le soleil et le rythme des rayons. Toutes les eaux lui parlent, et la pluie même, qui rafraîchit le matin, au sortir de l’insomnie et de la noire chambre, où le malade a compté dans l’angoisse les heures lentes de la nuit. Tout objet lui est sentiment et sa musique est une peinture de l’émotion par l’émotion : la subtile magie des accords en est l’instrument ; et la nuance, le moyen dont il possède tous les secrets en tout-puissant alchimiste. La nuance est la fée de Debussy. La nuance est la variation dans la profondeur et dans le sentiment. La variation n’est souvent que matière musicale : la nuance est de l’esprit. »

Frédéric Boucher, pour Au bonheur du piano, 25 mars 2018 à 18h00

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Cette entrée a été publiée le 25 mars 2018 par .
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